SAHEL : ENJEUX ET DEFIS

Depuis l’intervention armée de l’OTAN[1] en Libye ayant abouti à la chute du régime du Colonel MOUAMAR El Kadhafi assassiné le 20 octobre 2011, la Libye est devenue un incubateur de terroristes qui ont fait de la région du sahel un sanctuaire en déportant armements et munitions de tous calibres, causant une insécurité grandissante au sein des pays de la région.

 Au regard de l’environnement stratégique actuel, il y a lieu d’examiner les politiques de défense et de sécurité des pays sahéliens avec de véritables challenges auxquels les forces de défense doivent apporter des réponses immédiates. Il se pose ainsi la question de savoir si les Etats du sahel peuvent conjuguer leurs efforts pour lutter contre cette menace évolutive et faire bénéficier les populations les dividendes de la paix.

A cet effet, les chefs d’Etats du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad se sont réunis le 16 février 2013 à Nouakchott pour créer le Groupe des cinq du sahel dénommé : G5 SAHEL.

Ce nouveau groupe est un cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale.

La priorité est tout d’abord d’adapter leurs politiques de lutte contre le terrorisme et coopérer afin de sécuriser la zone.

 

Il sera d’abord mis en exergues, que l’immensité du sahel est source d’insécurité, ensuite de la nécessité de lutter contre le terrorisme, le trafic de tout genre et le crime organisé, enfin de la nécessité de promouvoir le développement économique et social de la BSS[2] qui couvre plus de cinq millions de km² dont les populations souffrent au quotidien de l’extrême pauvreté, de l’analphabétisme et des difficultés d’accès aux centres de soins sanitaires.

 

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   La BSS est un no man’s land

 

Le Sahel vaste étendue désertique, jadis zone d’échanges par excellence grâce aux caravaniers circulant dans la BSS en toute tranquillité exerçant différents types de commerces est devenu ces dernières années une région de trafics en tous genres (drogue, armes, etc.). Cette zone constitue un sanctuaire de groupes armés liés à AQMI[3], menaçant dangereusement la sécurité des populations. Le GSPC[4] combattu par l’Algérie pendant plus de dix ans, opère toujours dans ce pays ainsi que dans d’autres pays sahéliens : le Mali, la Mauritanie et le Niger ont particulièrement souffert de ses activités : comprenant des attaques sanglantes et enlèvements des ressortissants occidentaux. Notamment  au cours du rallye Paris Dakar,[5] l’enlèvement des neuf employés d’Areva à Arlit(Niger) en 2010, l’occupation de la partie Nord du Mali, l’attaque terroriste sanglante de la caserne d’Agadez(Niger) le 23 mai 2014. En effet l’objectif spécifique de ces extrémistes terroristes composés de narco trafiquants sans foi ni loi profitent de la porosité des frontières largement incontrôlées. Ces terroristes connaissent très bien la BSS : un no man’s land propice pour mener leurs activités sordides.

Eu égard à la nécessité de sécuriser l’espace de la BSS, les CEMA[6] des pays du G5 et de la France se sont réunis pour la première fois à Niamey du 08 au 09 avril 2014. Dans le communiqué final de cette rencontre, ils ont convenu de la nécessité de conjuguer leurs efforts pour apporter une réponse régionale et coordonnée aux défis sécuritaires actuels liés aux menaces tendant à déstabiliser cette large zone. Récemment une 2e réunion des CEMA s’est tenue à Niamey en novembre 2014 en vue d’évaluer la situation sécuritaire dans l’espace du G5 et adopter la mise en œuvre d’une nouvelle stratégie commune pour relever de manière pragmatique les défis sécuritaires. Cette démarche commune a l’avantage de favoriser la création des conditions de renforcement de la coopération opérationnelle entre les armées et les pays partenaires dans le but d’atteindre une efficacité opérationnelle. Cela permettra sans doute de développer l’interopérabilité des forces en vue d’empêcher une nouvelle montée en puissance des GAT[7] afin d’assurer la libre circulation des personnes et des biens et faciliter le développement socio-économique.

 

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                 Sécuriser la BSS

Les largages d’armes et munitions effectués par l’OTAN au cours de l’insurrection libyenne à destination des insurgés et la main mise de ceux-ci sur un stock d’armements qui constitue une manne importante pour les divers GAT. L’intervention de l’armée française au Nord-Mali a neutralisé l’essentiel du potentiel militaire des djihadistes, ayant causé la dissémination des armes et munitions et l’infiltration des terroristes résiduels provoquant une situation d’insécurité très inquiétante dans la BSS. Pour sécuriser la BSS, les pays du sahel ont mutualisé leurs forces en vue de mener une synergie d’actions en mesure de lutter efficacement contre le terrorisme et garantir la sécurité transfrontalière.; par exemples, un accord bilatéral de droit de poursuite et un échange de renseignements existent entre le Mali et le Niger, des réunions périodiques des responsables de haut niveau des forces de défense du G5 se tiennent pour le suivi des opérations et de planification au sein du CCO[8]. Ces opérations interarmées ont permis de sécuriser cette vaste étendue en neutralisant des bases djihadistes, des positions de ravitaillements en carburant, vivres, munitions et armement. Cependant, compte tenu de l’immensité de la BSS et des facteurs géographiques[9] qui augmentent la porosité des frontières, les GAT bénéficient d’un avantage leur permettant de mener leurs activités en évitant la rencontre avec les forces de défense sur le terrain. En outre, les moyens logistiques limités des forces de défense du G5 constituent aussi des difficultés qui empêchent de contrôler efficacement cette vaste étendue. Par exemples, la frontière Niger-Tchad est estimée à environ trois cent cinquante kilomètres et celle de la Mauritanie-Mali environ deux mille, c’est pourquoi les pays membres du G5 ont fait appel au soutien de la France, partenaire stratégique incontournable des pays du Sahel. C’est ainsi que Serval[10] a laissé place au dispositif Barkhane[11] qualifié de « rempart de l’Europe face au djihadisme du Sahel »[12], dont le poste de commandement est à N’Djamena. Barkhane coopère avec les armées du G5 à travers des opérations interarmées. Les premières opérations ont été planifiées sur la frontière Niger-Tchad du 14 avril au 08 mai 2014 en vue de sécuriser le secteur des trois frontières[13], un détachement de la France, du Niger et du Tchad y ont participé. Le ministre français de la défense[14] «alerte sur la situation dans le sud de la Libye qui pourrait avoir des conséquences sur la stabilité de plusieurs pays du Sahel». A noter qu’au cours du mois d’octobre 2014, deux opérations Barkhane-FAN[15] ont détruit deux convois de véhicules des terroristes transportant armements et munitions de différents calibres (destinés sans doute aux GAT du Nord Mali) dans le secteur du Pass-Salvador[16] (coté Niger) en provenance du Sud-libyen. Madama[17] est prévu pour être l’une des bases stratégiques de l’opération Barkhane. « Le nord du Niger est une zone d’intérêts parce que c’est une zone de flux. Et en totale coopération avec les forces armées nigériennes, nous souhaitons nous y installer de manière temporaire »[18].

 

Si la sécurité est la priorité pour les leaders du G5, afin de mieux coordonner cette politique sécuritaire, il est nécessaire d’initier des programmes de développement en vue d’améliorer les conditions de vie des populations de la BSS qui ont tant souffert de cette insécurité. Ce qui permettra sans doute d’attaquer le mal par la racine.

 

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               Promouvoir le développement économique et social

La définition d’une politique de défense exige une analyse rigoureuse des risques et des menaces sur la sécurité et la stabilité des pays du G5. En effet l’extrême pauvreté et le sous développement sont à la fois générateurs et aggravateurs de l’insécurité dans la BSS. La mauvaise redistribution des richesses, le chômage des jeunes, l’analphabétisme, l’insuffisance des centres de soins poussent les populations jeunes à la recherche du gain facile notamment l’enrôlement au sein des GAT, le trafic en tout genre et les crimes organisés constituent leurs principales vulnérabilités. Ainsi les leaders du G5 ont pris en compte la promotion d’une stratégie de développement économique et social au profit de ces populations, plus particulièrement celles situées dans les zones directement favorables au banditisme résiduel car les populations vivant dans ces zones sont déjà très largement paupérisées et survivent essentiellement grâce à la fraude ou aux trafics. A titre illustratif, au sein même des familles, c’est surtout les jeunes qui sont attirés par le trafic de drogue, car c’est un moyen rapide d’obtenir son premier pick-up ou de se marier. Ils deviennent en un laps de temps très riches ensuite cherchent à recruter d’autres jeunes. Voilà pourquoi les chefs d’Etats ont appelé à la présence de l’Etat dans les zones délaissées, en prenant en compte la formation et l’emploi des jeunes, la promotion de l’agriculture et de l’élevage pour lutter efficacement contre la pauvreté, le développement du transport et l’énergie pour accroître le développement économique.

En effet, malgré les ressources financières limitées, la coordination des actions s’avère nécessaire d’abord par l’engagement sans faille des Etats membres, ensuite la mobilisation de tous les acteurs externes concourants à la sécurité des populations et au développement. Ces Etats doivent identifier en priorité les zones sous développées sur leur territoire respectif en vue d’y investir pour satisfaire en urgence les besoins élémentaires des populations. Pour prouver sa bonne foi, la communauté internationale a l’intention de financer des actions socio-économiques pour consolider la paix et renforcer la dynamique sécuritaire au sahel. En tous cas, les pays membres du G5 espèrent une mobilisation rapide des partenaires qui peut générer une satisfaction des populations disséminées dans cette vaste région.

En définitif, le G5 doit aussi développer une stratégie de communication envers les populations des zones vulnérables afin qu’elles prennent conscience des menaces transnationales et de leurs impacts sur leur sécurité.

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L’initiative de créer cette jeune organisation née d’une réelle volonté politique ; a permis aux forces de défense du G5 : une meilleure intégration, une bonne collaboration et une parfaite confiance avec nos partenaires stratégiques.

Cependant, il vaut mieux d’une part anticiper pour contrecarrer les nouvelles technologies NRBC[19] que les GAT cherchent à s’approprier et d’autre part de manière pragmatique prendre en compte les aspects socioculturels en associant surtout les leaders traditionnels en vue de créer les conditions propices pour un décollage économique de la région et faire bénéficier les populations vulnérables vivant dans une morosité économique et des conditions environnementales très difficiles à un climat de paix, de quiétude sociale et de prospérité.

En effet les menaces actuelles qui pèsent sur la BSS sont de nature transfrontalière et tirent leurs origines des facteurs culturels, politiques, socio-économiques, environnementaux et sécuritaires, la solution, pour être viable, doit obligatoirement intégrer les différents facteurs et acteurs de la sous région et du Maghreb. Les conséquences directes d’une configuration géographique et socioculturelle, pas très bien pensée par l’ancienne administration coloniale, qui en traçant les frontières, comme elle l’avait fait à la décolonisation, pensait pouvoir rester maitre et garder la main mise sur ce grand espace en tentant de confier la gestion politique et territoriale des peuples très différents culturellement et du point de vue de l’Histoire, aux états postcoloniaux. Car on est face à un problème géopolitique, d’une grande complexité avec des enjeux autant multiples, c’est là que « se décide l’avenir du Monde»[20] , en raison des immenses ressources naturelles non exploitées que renferme la BSS.

 

[1]Organisation du Traité Atlantique Nord

[2] Bande Sahélo-Saharienne

[3]Al-Qaïda au Maghreb Islamique

[4] Groupe Salafiste pour la prédilection de la Paix et le Combat

[5] L’édition de 1999-2000 s’est arrêtée à Niamey et un pont aérien a été effectué pour Tripoli suite à des menaces terroristes

[6] Chefs d’Etat Major

[7] Groupe Armé Terroriste

[8] Comité de Coordination Opérationnel

[9] Parfois 45°C à mi-journée et présence des massifs montagneux et terrains très accidentés défavorables aux opérations terrestres

[10] Opération de l’armée française au Mali en 2013

[11] Signifie dune de sable en forme de demi-lune en langue Toubou parlée dans le Kawar au Niger, dans le Tibesti au Tchad et dans le Fezzan en Libye

[12] Discours du ministre français de la défense Jean Yves Le DRIAN à l’inauguration de Barkhane : Source RFI.Afrique de Juillet 2014

[13] Sud Libye-Nord Niger-Nord Tchad

[14] Jean Yves LE DRIAN , interview accordée au Figaro en septembre 2014

[15] Forces Armées Nigériennes

[16] No mans land très difficile d’accès situé aux frontières Algérie-Libye-Niger

[17] Poste avancé FAN situé à 80 kms de la Libye

[18] explique le général Jean-Pierre PALASSET, commandant de la force Barkhane Source : www.rfi.fr/afrique le 21 septembre 2014

 

 

[19] Nucléaire Radiologique Biologique et Chimique

[20] Samuel Laurent auteur du Sahelistan (préface)

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